• 28 La sirène de l'acédie (Sibylline)

    Sufokia venait à peine de se remettre d'une importante baisse de population, due au désastre causé par Carolina, l'ancienne souveraine. Une autre femme était venue au trône et avait remporté les élections haut la main. Il s'agit d'une exilée Brâkmarienne d'il y a quelques années, vers l'année où les trois filles d'Esmène avaient fui le domicile. Cornelia la dame des Corbeaux, ou en plus court, Cornelia Scaran, de son vrai nom. Née à Brâkmar le 16 Septange 940, elle dirigeait maintenant Sufokia d'une poigne de fer. Elle prenait les choses en main et lorsqu'elle sanctionnait, malgré sa classe d'Osamodas, elle ne le faisait pas à coups de fouet, mais plutôt à coups de Corbacs. Elle aimait vraiment Kelba et prévoyait même de rattacher ce territoire à Sufokia.

    Et de l'autre côté, sa cousine, Sibylline Harpan, dont le comportement était tout l'inverse de celui de Cornelia. Disciple de Féca, Sibylline ne faisait que manger ou dormir. Surtout dormir. Et elle était vice-gouverneur aux côtés de Cornelia. Les deux femmes se contrastaient énormément. Autant Cornelia était brutale que Sibylline douce. Autant la première était très travailleuse, la seconde était plus paresseuse.

    C'était une aubaine pour Carolina, devenue démone de la paresse, un des sept péchés mortels, qui alla voir Sibylline alors qu'elle s'isolait dans sa chambre. Elle la lia à la clé de l'acédie.

    CAROLINA - Ma chère Sibylline, toi qui es maintenant au trône de Sufokia, à toi de jouer et de répandre la malédiction. Cette nation doit garder sa réputation de tranquillité !

    Elle toucha le poignet de Sibylline qui commença alors à être teinté de marques. La Fécatte ne comprenait rien de ce qui se passait. Puis la porte de la chambre s'ouvrit. C'était Cornelia.

    CORNELIA - Sibylline, qu'est-ce que tu fabriques ? On a une réunion pour huit heures tapantes ! Tu ferais mieux de te préparer au lieu de rester là à rien faire !

    Sibylline enfila une longue manche sur son bras droit. Les marques ne se voyaient plus. Et elle allait pouvoir se rendre à la réunion, sans que personne ne se rende compte de la réalité. Sibylline elle-même l'ignorait. Mais un texte commençait à hanter ses pensées...

    Comme un fantôme de tristesse...

    Cornelia convoqua tous les ministres de la nation. Et Sibylline qui restait avec cette chanson dans la tête...

    Comme un fantôme de tristesse qui reste seul...

    Elle ouvrit la bouche, sans dire le moindre mot. Cornelia la fixa un moment. Les yeux de Sibylline étaient vides de toute émotion, comme si elle s'était faite contrôler. Sa cousine se rendit compte de ce qui se passait.

    CORNELIA - Nous ne sommes pas seuls !

    Elle s'enfuit de la salle. Les ministres haussaient les épaules et se dirigeaient vers Sibylline qui releva d'un coup sa tête et chanta, contrôlée :

    SIBYLLINE - Comme un fantôme de tristesse qui reste seul à pleurer, les crimes se dissolvent derrière le dos des gens, et un seul subsiste... Dormez, la volonté part... Vous êtes tous à nous...

    Ils s'évanouirent un à un, devant une Sibylline qui reprit son état normal. Cornelia rentra dans la salle avec des Eniripsas. Mais Sibylline allait de nouveau bien et ses yeux étaient redevenus normaux, laissant paraître une douce lueur bleutée. Plus personne ne comprit ce qu'il s'était passé.

    CORNELIA - Les ministres ! Ils ont eu un malaise collectif ?

    Sibylline restait bouche bée. Elle avait comme oublié ce moment de chant...

    SIBYLLINE - Je ne me souviens plus de rien... C'est étrange...

    Cornelia crut d'abord à une mauvaise blague de la part de sa cousine, ce qui ne lui aurait pas été étonnant.

    CORNELIA - Sibylline, dis-moi la vérité !
    SIBYLLINE - Je te jure, je ne me souviens de rien ! Je ne sais pas ce qu'ils ont eu !

    Les Eniripsas examinèrent les ministres et parlèrent d'un enchantement. Cornelia commença à comprendre : peut-être que sa cousine en a aussi été victime, mais d'une autre manière...

    Mais comment ?

    C'était le retour de l'acédie infernale...